Septembre 2009. Je rentre du lycée, dépose mon sac, rejoins ma mère au salon pour lui dire bonjour, comme j'étais partie tôt le matin
. "Ca va?" "Oui" me répond-elle simplement et normalement. Pourtant ce oui ne sonne pas du tout "normal" dans mes oreilles, quelque chose cloche, je le sens, je le sais. Je questionne ma mère immédiatement.
"Mais quoi? Y'a rien du tout" me sort-elle dans un gloussement qui se veut rassurant. J'insiste, je sais qu'il y a quelque chose qui ne va pas. Elle commence à se dévoiler
"Mais, j'ai pas envie de te le dire, tu viens à peine de reprendre l'école, j'veux pas te perturber, pourquoi tu devine toujours tout?". Je le savais, il y a bien quelque chose. Quelques secondes plus tard elle cède,
"C'est mamie". Silence. Cancer. Complication. Cette fois c'est pire que d'habitude. Cette fois son état s'est gravement détérioré. Cette fois, c'est peut-être le dernier combat. Je m'effondre. Je suffoque. Je refuse d'y croire.
Deux semaines plus tard. Ma mère vient nous chercher, mon frère et moi, au lycée. On va monter à Reims, voir ma mamie à l'hôpital. Elle va voir à la vie scolaire, je n'ai plus cours mais mon frère si, elle doit remplir des papiers pour pouvoir l'emmener. Mais arrivée là haut, elle n'arrive pas vraiment à s'exprimer, elle n'arrive pas à tenir le stylo. La surveillante le fait pour elle. Je me tiens derrière, silencieuse, tentant de ne pas craquer. On monte en voiture, je lâche les vannes. Je n'ai pas vue mamie depuis que son état a empiré. Ma mère va la voir presque tout les jours. Elle me dit de rester forte, que je serais peut-être secouée par son apparence. On arrive à l'hôpital, je sèche mes larmes et rentre dans sa chambre la tête haute. Choc. En 10 ans à se battre contre le cancer, jamais aucune chimio ne lui avait fait perdre ses cheveux. Ses beaux cheveux cuivrés. Ils ne sont plus là. Elle est terriblement amaigrie aussi. Faible. Pourtant, malgré l'apparence elle est comme d'habitude, souriante, enjouée, blagueuse. On se remémore de bons souvenirs (et dieu qu'ils sont nombreux). Elle nous raconte comment elle a réussie à amadouer les infirmières (comme elle sait le faire avec tout le monde) pour que chaque soir elles viennent pousser son lit près de la fenêtre pour s'en griller une. On rit, on discute pendant des heures, on se regarde avec tendresse. C'est l'heure de partir, un dernier baiser, une dernière parole de sa part "Eh faite bien attention sur la route surtout !". Je sors de la chambre. C'est la dernière fois que je verrais ma mamie. Je le sens. Je le sais. Je m'effondre.
Une semaine plus tard. Ma mamie est sous appareil respiratoire. Elle a arrêté de manger. Mes parents lui rendent visite le week-end (tandis que ma mère va la voir tous les jours). Ils ne veulent pas qu'on vienne mon frère et moi. Ils ne veulent pas qu'on la voit ainsi. Ils veulent qu'on la voit comme la dernière fois, souriante et pleine de vie. Je les remercie pour ça. Ma mamie était hyperactive, extrêmement enjouée, souriante et blagueuse n'importe quand. Je n'aurai pas supporté de la voir autrement.
Vendredi 9 octobre 2009. Il est 14h, je finis les cours et ma mère doit venir me chercher. Je monte dans la voiture. Tiens mes deux parents sont là. "Alors, on va chercher mon brevet au collège?" "Non on y va pas aujourd'hui." "Ah bon on avait dit qu'on irait pourtant?" "Une prochaine fois". C'est mon père qui parle. Ma mère ne dit rien. Dans la voiture personne ne me regarde. "Qu'est-ce qui a?" Mon père se retourne vers moi et dit doucement "C'est ta mamie, elle est partie". Silence. "Cette nuit. A minuit". Silence. Les larmes ne se font pas attendre, mon monde s'écroule. Mes larmes ne cesse de couler les jours qui suivent. Mon frère n'a pas pleuré, pas une seule larme "J'ai tellement mal, je suis tellement triste, je n'arrive même pas à pleurer, et ça m'énerve".
Mardi. Aujourd'hui, s'annonce la pire journée de ma vie. Vêtue de noir, nous nous dirigeons vers le funérarium. Je pleure. Encore. Toujours. Mon frère me prend dans ses bras. "Tu veux aller la voir?" me demande maman. "Non je ne peux pas". Je ne peux pas supporter l'idée de la voir ainsi, sans sous sourire, sans son rire qui aurait soulevé des montagnes. On arrive à l'Eglise. Mes larmes sont toujours là. Le cercueil arrive, ses fils le porte. Mon cœur se serre comme jamais. La cérémonie commence. Mon frère se met à pleurer comme jamais auparavant. Les larmes coulent sans s'arrêter. Je ne l'ai jamais vu ainsi. Je le console. Nous pleurons ensemble, l'un contre l'autre. Arrive les adieux. L'Hymne à l'amour. Je ne peux plus entendre cette chanson sans pleurer (mais ne m'en rendrais compte que quelques mois plus tard en l'entendant par hasard et en m'effondrant immédiatement). Au cimetière. Dernier au revoir. J'avais ce collier en argent, cette serrure en forme de cœur, cette clé. Je lui laisse, comme dernier souvenir, comme dernière tentative d'être près d'elle pour toujours. Le cercueil descend. Ma douleur est à son apogée.
Cette expérience, évidemment la plus douloureuse de ma vie. Ma mamie était une femme extraordinaire, courageuse, qui s'est battue toute sa vie. C'est un modèle pour moi. Elle était si humaine, pleine de vie, extravertie. Bientôt quatre ans qu'elle est partie et pour moi, le deuil est impossible. La douleur est encore trop vive. Elle est partie, si vite, trop vite. Je pensais naïvement qu'elle était invincible. Dix ans à se battre contre le cancer, dix années où elle n'a jamais rien montré de sa douleur, comme si elle n'était pas malade, comme si elle ne souffrait pas. Je pensais naïvement que rien ne lui arriverai jamais
J'ai ce gros regret. Comme beaucoup. Ce regret qu'elle ne soit pas là aujourd'hui pour voir ce que j'ai réussi dans ma vie les années qui ont suivi. Mais je sais, que j'aurais été là. Tout ces mercredis après-midi, tout ces dimanches passés en sa compagnie, à rigoler. Multitude de souvenirs heureux..
Je suis fière de ma maman à moi, qui l'a soutenue. Du début à la fin. Elle a toujours été là pour elle. Elle l'a empêché de baisser les bras face à la maladie. Une maman est irremplaçable et je sais que quoi qu'il arrive, je serais toujours là pour la mienne, quoi qu'il arrive, je la soutiendrai, je serais à ses côtés. Parce que le plus dur après c'est de revoir les vidéos, entendre sa voix et son rire si communicatif. Le plus dur après c'est de savoir que des douleurs comme ça, on en aura encore plein. Savoir que ce n'est que le début. Savoir qu'on n'est jamais près pour ça.
Mon égoïsme à moi, c'est de vouloir partir avant tout les autres. Tout ceux que j'aime. Cette douleur n'est pas humaine. Je ne veux plus la revivre.